PRAGMATISME POLITIQUE ET PENSÉE UNIVERSITAIRE : sortir le Gabon du piège des théories sans lendemain
La déclaration du Président de l’Assemblée nationale, Michel Régis Onanga M. Ndiaye, selon laquelle « *Nous devons construire notre pays au regard du pragmatisme du Chef de l’État. Laissons la théorie des universités* », mérite mieux qu’une polémique réductrice. Extraite de son contexte, elle peut laisser croire à une opposition entre l’action politique et le savoir universitaire, voire à une volonté de marginaliser les universitaires. Pourtant, l’enjeu véritable est ailleurs : comment transformer l’intelligence, les connaissances et les ambitions théoriques en résultats concrets pour les populations ?
Parue au journal l’Union du vendredi 09 Octobre 2026, prononcée dans le cadre de l’examen du premier projet de loi de règlement pour l’exercice 2025 de la XIVᵉ législature, à l’occasion des auditions des ministres chargés de l’Économie, de la Planification, des Travaux publics et de la Défense nationale, représentée par le ministre de l’Intérieur, cette déclaration s’inscrit dans une réflexion sur la conduite de l’action publique et l’évaluation des politiques gouvernementales.
1- *De la théorie à l’action : le véritable défi de nos élites*
L’Afrique, et le Gabon en particulier, ne manquent ni d’intellectuels, ni d’experts, ni de stratégies de développement. Les diagnostics ont été établis, les plans élaborés, les programmes annoncés et les modèles discutés. Pourtant, entre la sophistication des documents officiels et la réalité quotidienne des citoyens, le fossé demeure parfois considérable.
*Combien de politiques publiques ont été annoncées avec ambition, accompagnées de présentations séduisantes et de projections prometteuses, sans que leurs effets soient suffisamment perceptibles sur le terrain ? Combien de projets sont restés au stade de la conception* , *de la concertation ou de la promesse, alors que les populations attendent des routes praticables, des emplois, des infrastructures fonctionnelles, un meilleur accès aux services essentiels et des perspectives économiques tangibles ?*
Le problème n’est donc pas la théorie en elle-même, mais la théorie lorsqu’elle devient une fin plutôt qu’un moyen. La réflexion perd sa valeur publique lorsqu’elle ne débouche ni sur une décision, ni sur une réalisation, ni sur une amélioration mesurable des conditions de vie.
C’est ici que le pragmatisme prend tout son sens : apprécier une politique non seulement à la pertinence de ses intentions, mais également à sa capacité à produire des résultats, à respecter les délais, à maîtriser les coûts et à répondre aux besoins réels des citoyens.
2-*Le pragmatisme du Chef de l’État : une exigence de résultats*
En mettant en avant le pragmatisme du Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, le Président de l’Assemblée nationale rappelle une exigence fondamentale de l’action gouvernementale : un pays ne se construit pas uniquement dans les discours, les intentions ou les modèles, mais dans la transformation effective de ses réalités.
Cette approche ne signifie pas que l’action doive se dispenser de méthode ou de réflexion. Elle souligne plutôt que la décision politique doit être suivie d’exécution, que les engagements doivent être évalués et que les résultats doivent pouvoir être constatés.
Le pragmatisme n’est ni l’improvisation ni le mépris du savoir. Il est la capacité à hiérarchiser les urgences, à arbitrer entre les priorités, à mobiliser les ressources disponibles et à agir avec discernement dans un environnement marqué par des contraintes économiques, sociales et institutionnelles.
Dans cette perspective, l’action publique gagne à être jugée sur des critères simples : qu’a-t-on effectivement réalisé ? À quel coût ? Dans quels délais ? Avec quels bénéfices pour la collectivité ?
Ces questions sont autrement plus déterminantes pour le citoyen que la seule qualité rédactionnelle d’un programme ou l’élégance intellectuelle d’une stratégie.
3-*Universités et gouvernants : dépasser un faux procès*
Pour autant, opposer le pragmatisme présidentiel à la pensée universitaire serait une erreur intellectuelle et stratégique.
Les universités sont des lieux de production des connaissances, de formation des compétences, d’innovation et d’analyse critique. Elles contribuent à éclairer les choix publics, à anticiper les risques et à concevoir des solutions adaptées aux réalités nationales. Aucun État moderne ne peut durablement se développer en se privant de cette richesse.
Mais les universitaires, comme les responsables politiques et les experts, doivent également accepter une exigence de responsabilité : leurs travaux doivent pouvoir dialoguer avec les réalités du terrain, les contraintes budgétaires, les capacités administratives et les attentes des populations.
La recherche doit éclairer la décision ; la décision doit organiser l’action ; l’action doit produire des résultats ; et l’évaluation doit permettre de corriger les erreurs.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre les universitaires et les gouvernants, mais de réconcilier le savoir et le faire.
Une université qui pense sans que ses connaissances soient mobilisées par la société perd une partie de son utilité collective. Un pouvoir qui agit sans s’appuyer sur la compétence, l’analyse et l’évaluation s’expose, quant à lui, aux erreurs coûteuses et aux décisions insuffisamment préparées.
4-*Le Gabon face à ses propres contradictions*
Le Gabon a besoin de sortir d’une culture politique où l’annonce peut parfois tenir lieu de réalisation, où la multiplication des plans donne l’illusion du mouvement et où les résultats concrets tardent à être au rendez-vous.
Cette transformation exige une évolution des pratiques à tous les niveaux : dans l’administration, dans les cabinets ministériels, dans les institutions, dans les milieux universitaires et au sein des élites économiques et politiques.
Elle suppose de passer d’une culture de la justification à une culture de la performance, d’une logique de moyens à une logique de résultats et d’une politique de communication à une politique de transformation.
Cela implique aussi de reconnaître que le terrain est un espace de vérité. Une route existe lorsqu’elle est construite et praticable ; un programme d’emploi devient pertinent lorsqu’il ouvre des perspectives réelles ; une politique éducative prend tout son sens lorsque les apprentissages progressent et que les compétences formées répondent aux besoins du pays.
L’ambition nationale ne peut donc se mesurer uniquement à la qualité des projets conçus, mais à la capacité de les réaliser, de les maintenir et d’en démontrer l’utilité.
5-*Défendre le sens de la déclaration du Président de l’Assemblée nationale*
Dans ce contexte, la déclaration de Michel Régis Onanga M. Ndiaye peut être comprise comme un plaidoyer en faveur d’une culture politique davantage tournée vers l’efficacité et l’action.
Ses contempteurs peuvent y voir une opposition excessive entre théorie et pratique. Mais réduire son propos à une supposée remise en cause des universités reviendrait à déplacer le débat et à négliger la question essentielle qu’il soulève : celle de la capacité de nos élites à transformer leurs connaissances, leurs discours et leurs ambitions en réalisations concrètes.
*Le rôle d’un président de l’Assemblée nationale est aussi de contribuer au débat sur l’efficacité de l’action publique, notamment lorsqu’il est question de l’exécution budgétaire et de la responsabilité des institutions.* Dans cette perspective, rappeler la nécessité du pragmatisme n’a rien d’incompatible avec la défense du savoir universitaire.
Il convient néanmoins de veiller à ce que cette exigence ne soit pas interprétée comme une invitation à écarter les universitaires du débat national. Le développement du Gabon a besoin de compétences, d’expertise, de critique constructive et de décisions courageuses.
La nuance est essentielle : il ne s’agit pas de congédier la pensée, mais de mettre la pensée au service de l’action.
6- *Conclusion : moins de promesses, davantage de preuves*
_Le Gabon n’a pas à choisir entre l’intelligence de ses universités et le pragmatisme de ses dirigeants._ Il doit apprendre à faire travailler les deux ensemble, dans une relation exigeante où la compétence éclaire l’action et où les résultats donnent toute sa valeur à la réflexion.
L’heure est venue de dépasser les querelles de mots pour interroger les pratiques, mesurer les réalisations et responsabiliser tous ceux qui participent à la conduite des affaires publiques.
Car, au bout du compte, les populations ne vivent ni dans les rapports d’expertise, ni dans les maquettes de développement, ni dans les promesses politiques. Elles vivent dans la réalité des services auxquels elles accèdent, des emplois qu’elles trouvent, des infrastructures dont elles disposent et des perspectives qu’elles peuvent offrir à leurs enfants.
*Le pragmatisme sans intelligence risque l’improvisation. La théorie sans application risque l’immobilisme. Le développement exige la rencontre des deux*.
C’est à cette condition que le Gabon pourra transformer ses ambitions en progrès mesurables et faire de l’action publique non pas un exercice de communication, mais un véritable instrument de transformation nationale.
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