Coups d’État en Afrique ou mécanismes de blanchiment des pouvoirs militaires de transitions ?
Le principe ne peut survivre au deux poids, deux mesures – À la tribune de l’Union Africaine le 15 Février 2026, le Président sortant de l’institution éponyme João Lourenço a dénoncé la banalisation des coups d’État, qualifiés de mécanismes de « blanchiment » du pouvoir putschiste. Le principe invoqué — la défense de l’ordre constitutionnel — est en lui-même incontestable. Nul démocrate ne saurait se réjouir de la prise du pouvoir par les armes.
Mais un principe, pour être crédible, doit s’appliquer avec constance. Or c’est précisément là que le débat s’ouvre : peut-on condamner avec vigueur les ruptures militaires de l’ordre constitutionnel sans interroger avec la même fermeté, voir la même rigueur les dérives civiles qui ont vidé cet ordre de sa substance ?
L’ordre constitutionnel : lettre ou esprit ?
En Guinée, le renversement de Monsieur Alpha Condé en 2021 est intervenu après une révision constitutionnelle controversée lui ayant permis de briguer un troisième mandat, dans un climat de tensions, de manifestations réprimées et de contestations électorales persistantes.
Au Gabon, la chute de Monsieur Ali Bongo Ondimba en 2023 s’est produite dans un contexte d’accusations récurrentes de scrutins verrouillés, des élections tronquées, d’alternance empêchée précédent très mal vécu lors des élections d’août 2016 qui ont contribué à fragiliser le climat sociopolitique et de l’usure institutionnelle après plus d’un demi-siècle de pouvoir familial.
Dans ces deux cas, le débat ne porte pas uniquement sur la rupture militaire. Il porte aussi sur l’épuisement progressif du contrat démocratique, partant du respect des institutions stricto sensu…
Lorsque les institutions sont perçues comme capturées, phagocytées , lorsque les élections sont jugées opaques, lorsque l’opposition est marginalisée, la légalité formelle subsiste par des tours de passe – passe de manipulations des lois, mais la légitimité s’érode.
C’est cette tension que le discours officiel omet souvent d’aborder. Le risque du deux poids, deux mesures. La condamnation des coups d’État est inscrite dans les textes fondateurs de l’Union africaine.
Toutefois, la perception d’un traitement sélectif fragilise la portée morale de ces condamnations.
Pourquoi la fermeté s’exprime-t-elle avec vigueur après une prise de pouvoir militaire, mais demeure plus feutrée, voir occultée face aux manipulations constitutionnelles, aux prolongations indéfinies de mandats ou aux élections massivement contestées ?
Le verrouillage institutionnel peut constituer, lui aussi, une altération grave de l’ordre constitutionnel.
Si l’alternance devient théorique, si la compétition électorale est déséquilibrée, si la répression politique s’intensifie, la démocratie cesse d’être un mécanisme vivant pour devenir un décor juridique.
Condamner le symptôme sans questionner la cause revient à traiter l’effet sans examiner la pathologie.
Entre stabilité et justice politique : les chefs d’État invoquent souvent la stabilité comme impératif suprême. Mais la stabilité sans justice politique est fragile. Elle peut produire un calme apparent, tout en accumulant frustrations et défiance.
En Guinée comme au Gabon, une partie significative des opinions publiques a perçu les renversements comme la conséquence d’un blocage structurel de l’alternance.
Cela ne transforme pas un coup d’État en acte démocratique ; mais cela explique pourquoi certaines transitions militaires trouvent un écho populaire très favorable, donc sous le sceau de la légitimité qui traduit implicitement une souveraineté nationale…
Ignorer cette dimension sociopolitique affaiblit la compréhension des crises. L’exigence d’exemplarité continentale. Lorsqu’un dirigeant plaide pour le respect strict des normes constitutionnelles, la crédibilité de son propos dépend aussi de l’exemplarité perçue dans son propre espace politique et diplomatique.
La cohérence est une condition de l’autorité morale.
L’Union africaine ne peut apparaître comme intransigeante face aux ruptures militaires et indulgente face aux dévoiements civils du jeu démocratique devenu de façade..
Le combat pour la démocratie ne peut être sélectif. Il doit être global : Refus des coups de force militaires ; Refus des manipulations constitutionnelles opportunistes ; Refus des élections sans transparence ; Refus de la répression politique systémique.
Pour une doctrine cohérente de la légitimité
L’Afrique contemporaine est confrontée à un dilemme structurel : comment préserver la stabilité institutionnelle sans sanctuariser des systèmes politiques fermés ?
Une position équilibrée pourrait s’articuler autour de trois exigences : Prévention des dérives constitutionnelles en amont, par des mécanismes d’alerte et d’observation réellement indépendants.
Sanction équitable de toute altération substantielle de l’ordre démocratique, qu’elle soit militaire ou civile. Accompagnement rigoureux des transitions, avec calendriers électoraux crédibles et supervision internationale renforcée.
Conclusion : défendre le principe sans ignorer la réalité
la condamnation des coups d’État est nécessaire. Mais elle ne peut devenir un réflexe automatique qui occulte les conditions politiques profondes ayant conduit à ces ruptures.
Si l’ordre constitutionnel doit être défendu, il doit l’être dans son intégrité — non seulement contre les armes, mais aussi contre les manipulations, les verrouillages et l’érosion progressive des libertés.
C’est à cette condition que le discours institutionnel gagnera en force, en cohérence et en légitimité auprès des peuples africains.
Monsieur Michel Régis Onanga Ndiaye M.






















