GABON / MÉMOIRE ET INDIGNATION : l’hommage à Martine Oulabou déserté par les enseignants, une absence qui interroge et dérange
Libreville, 23 mars 2026 — Il est des silences qui résonnent plus fort que les discours. Celui observé lundi dernier à l’école publique Martine Oulabou, à l’occasion de la Journée nationale de l’Enseignant, en est une illustration troublante. Alors qu’un moment de recueillement était organisé en mémoire de Martine Oulabou, figure emblématique de la lutte enseignante au Gabon, l’absence remarquée – et dénoncée – d’un grand nombre d’enseignants a suscité incompréhension et colère.

Une vue de l’Autel de recueillement installé par l’Association Réconciliation à la mémoire de Martine Oulabou
À l’initiative de cette cérémonie, l’Association Réconciliation, présidée par madame Claudine Aïcha Tsoumbou, entendait poser un acte à la fois mémoriel et citoyen. Plus qu’un hommage, il s’agissait de raviver une conscience collective autour d’un sacrifice qui, plus de trois décennies après, continue de porter les stigmates d’un combat inachevé.

La Présidente de l’Association Réconciliation, Claudine Aïcha TSOUMBOU, l’une des victimes Post-électorale de 2016
Mais sur les lieux, l’image était saisissante : un hommage sans ceux-là mêmes au nom desquels Martine Oulabou avait donné sa vie.
Une absence vécue comme une trahison morale
Pour madame Claudine Aïcha Tsoumbou, la déception est à la hauteur de l’engagement consenti. Dans une déclaration empreinte d’émotion et de fermeté, elle n’a pas hésité à dénoncer une absence qu’elle qualifie d’« injustifiée » et moralement préoccupante.
Comment comprendre que des enseignants, héritiers directs des luttes passées, puissent se détourner d’un moment de mémoire dédié à l’une des leurs ? Comment expliquer ce désintérêt apparent pour un symbole aussi fort de leur histoire professionnelle et sociale ?
Au-delà de la simple présence physique, c’est la question de la transmission de la mémoire et du sens de l’engagement qui est posée. Car oublier Martine Oulabou, c’est risquer d’effacer une page essentielle de l’histoire des revendications sociales au Gabon.
23 mars 1992 : une mémoire encore vive, mais fragilisée
Pour mesurer la portée de cet hommage manqué, il faut se replonger dans le contexte du 23 mars 1992. Le Gabon vivait alors au rythme de tensions sociopolitiques intenses. Les enseignants, engagés dans un mouvement pacifique, réclamaient de meilleures conditions de vie et de travail – des revendications légitimes dans toute société démocratique.
La réponse des autorités de l’époque fut brutale. Une manifestation pacifique dégénéra lorsque les forces de l’ordre intervinrent avec une extrême rigueur. Dans ce chaos, Martine Oulabou, institutrice dévouée, perdit la vie après avoir été atteinte par un tir de balle en caoutchouc.
Sa mort, loin d’être un simple fait divers, marqua un tournant. Elle devint le symbole d’un combat pour la dignité, mais aussi celui des dérives d’un pouvoir incapable d’entendre la voix de ses citoyens.
Une double dénonciation : oubli institutionnel et abandon familial
Au-delà de l’absence des enseignants, madame Tsoumbou a également pointé du doigt une autre réalité, plus grave encore : l’abandon, selon elle, du fils et de la famille de la regrettée Martine Oulabou par les autorités gabonaises.
Trente-quatre ans après le drame, la reconnaissance officielle semble s’être arrêtée aux discours, sans véritable accompagnement durable des proches de la disparue. Une situation que la présidente de l’Association Réconciliation juge inacceptable.
« On ne peut pas célébrer la mémoire d’un martyr tout en laissant sa famille dans l’oubli », a-t-elle martelé, appelant à une prise de responsabilité de l’État.
Cette dénonciation met en lumière une problématique récurrente : celle du devoir de mémoire face à l’oubli institutionnalisé. Car honorer les morts implique aussi de soutenir les vivants qu’ils ont laissés derrière eux.
Une initiative porteuse de sens, mais un message à reconstruire
Malgré ces manquements, l’initiative de l’Association Réconciliation demeure forte de sens. En organisant cette commémoration, elle entendait non seulement honorer une femme, mais aussi rappeler le lourd tribut payé par les enseignants dans leur quête de dignité.
L’objectif était également d’inscrire cet hommage dans une réflexion nationale sur les violences politiques et les leçons à en tirer. Une ambition noble, mais qui, au regard de la faible mobilisation, révèle l’ampleur du travail restant à accomplir pour réconcilier mémoire, engagement et responsabilité collective.
Quelle leçon pour aujourd’hui ?
Au final, cet épisode soulève une question fondamentale : que reste-t-il des luttes d’hier dans les consciences d’aujourd’hui ?
L’absence des enseignants à cette cérémonie ne saurait être réduite à un simple fait anecdotique. Elle interpelle sur le rapport à l’histoire, sur la reconnaissance des sacrifices consentis, et sur la capacité d’un corps social à préserver la mémoire de ses propres combats.
La moralité est sans appel : un peuple – ou une profession – qui oublie ses martyrs prend le risque de banaliser les injustices qu’ils ont combattues. Et à force d’indifférence, c’est la dignité même des luttes passées qui s’effrite.
En désertant ce rendez-vous de mémoire, certains enseignants ont, peut-être sans le vouloir, envoyé un signal inquiétant : celui d’un détachement progressif vis-à-vis d’un héritage pourtant fondateur.
Reste à espérer que cette polémique serve d’électrochoc. Car la mémoire de Martine Oulabou ne mérite ni silence, ni absence. Elle appelle, au contraire, à une présence consciente, engagée et fidèle.
Valéry M






















